[Dossier spécial] Brexit : et maintenant quoi ?

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Brexit consequences

Le Royaume-Uni a claqué la porte à l’UE. Le Référendum de juin est tombé comme un premier orage d’été, de ceux qui surprennent bruyamment sans parapluie, et pourtant ils ne sont pas tout à fait inattendus. Bien que les signes du malaise britannique aient été nombreux, l’Europe n’a pas su remédier à la tempête qui pesait sur elle. L’incapacité de l’UE à être considérée comme un projet prospère et le caractère obstinément autonome du Royaume-Uni, se sont malheureusement combinés pour mettre un terme à 43 ans d’union. La fracture, de grande importance historique pour l’Europe, s’est de même ressentie au sein de la société britannique. L’avenir de l’UE ainsi que celui du pays « sortant » est incertain. Cependant, un regard sur les demandes du Royaume-Uni, anciennes et actuelles, offre quelques pistes sur la façon dont la séparation pourrait se produire.

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> UK-UE : une relation pas toujours facile

Après 60 ans de construction européenne, c’est la première fois que l’UE dit au revoir à l’un de ses membres. Situation sans précédent, cependant, rien de surprenant lorsque l’on pose un regard rétrospectif sur le rapport amour-haine entre la Grande Bretagne et le projet d’intégration européen. À vrai dire, l’intention de quitter le navire a été présente dès le début chez les Britanniques. Le Brexit serait ainsi la conclusion d’une relation pas toujours facile, entre une Europe désireuse d’une toujours plus grande intégration et un Royaume-Uni ayant des fortes réticences à s’engager.

      Bref retour sur l’histoire

Pendant la guerre froide, la communauté d’affaires britannique souhaitait étendre ses relations avec les territoires partageant des liens historiques avec le pays. Ainsi, le Royaume-Uni a engagé un rapprochement vers les États-Unis et les membres de l’actuelle Commonwealth of Nations. Considérant que la Communauté économique européenne (CEE), qui venait d’être créée en 1957, manquait de perspectives économiques et politiques, le Royaume-Uni refusa de la joindre. En outre, en 1960, il lança une alternative à la CEE, l’Association européenne de libre-échange (AELE), pour les pays de l’Europe, qui, comme le Royaume-Uni, se méfiaient des formes d’organisations fédéralistes.

À mesure que la CEE montrait ses performances économiques et gagnait de la confiance, les pays, qui dans un premier temps partageaient l’avis de la Grande-Bretagne, ont commencé à demander leur adhésion à la CEE. La Grande-Bretagne elle-même finit par demander la sienne en 1961. Cependant, la Communauté européenne gardait à l’esprit l’attitude passée de la Grande-Bretagne, notamment en ce qui concerne la création de l’AELE : officiellement une alternative à la CEE, officieusement, une provocation claire à une Communauté européenne qui décollait à peine.

Les discussions d’une possible adhésion de la Grande-Bretagne ne durèrent pas longtemps, du fait des conditions que le pays demandait pour intégrer le club. Ces dernières visaient à réduire ses obligations au sein de la Communauté. Ce fut le général Charles de Gaulle qui trancha les discussions, après avoir statué publiquement que la réalité continentale était irréconciliable avec les aspirations britanniques, notamment en matière de commerce. Pour ce dernier, alors que les six membres de la CEE travaillaient pour une intégration progressive, la Grande-Bretagne avait les yeux sur des projets qui allaient au-delà de la sphère européenne, en référence à ses relations avec les États-Unis. La France était convaincue qu’accepter le Royaume-Uni serait très négatif pour la CEE. Cette crainte a conduit les Français à opposer à deux occasions leur veto à son l’adhésion. Il a fallu attendre la fin des années soixante pour que la France change d’avis. Ainsi, le 1 janvier de 1973, le Royaume-Uni est finalement devenu Etat membre avec le Danemark et l’Irlande.

> Un Royaume-(des)Uni

La décision du 23 Juin fait constater des divisions au niveau mondial, mais aussi des divisions à échelle nationale. Un peu plus de la moitié des Britanniques qui se sont rendus aux urnes (51,9%) se sont prononcés en faveur du «Out». Ce référendum a montré une fracture sociale profonde au Royaume-Uni. D’un côté, les classes populaires pro-Brexit, lesquelles se sentent les grandes perdantes de la globalisation et, de l’autre, les élites économiques et les étudiants, plus partantes pour la perméabilité des frontières.

L’Angleterre profonde, formée en grande partie de personnes âgées et de classes populaires, sent qu’elle reprend le contrôle de son futur. “Pour la première fois en 43 ans, notre nation va voler de ses propres ailes”, déclarait The Sun, tabloïd britannique favorable au Brexit le lendemain de la votation. Loin du brouhaha optimiste de l’Angleterre traditionnelle, les complaintes des jeunes britanniques apparaissent. Habitués à la mobilité et au multiculturalisme, ils se sentent les grands perdants de cette bataille.

Le Brexit a également augmenté le contraste sur les différences territoriales dans le pays. Selon le résultat du vote, 62% des Ecossais se sont prononcés pour le « Remain ». La volonté majoritaire de vouloir rester dans l’UE pourra être un puissant argument dans l’organisation d’un nouveau référendum sur l’indépendance de cette nation, après celui de 2014, rejeté à plus de 55 %. En fait, la Première Ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a annoncé que son parti étudiait actuellement la législation afin de reproposer une consultation populaire. Selon ses propres mots « L’Écosse ne sera pas tirée en dehors de l’UE contre sa volonté par les Anglais. »

L’une des divisions les plus médiatisées a sans doute été celle vécue au sein du Parti conservateur britannique. On pourrait même dire (re)vécue, puisque la question de l’intégration européenne divise le parti depuis plus de trois décennies. Les adhérents et les députés de la formation conservatrice considèrent l’UE comme une menace à la souveraineté et à la tradition parlementaire du pays. Cependant, presque l’intégralité de sa direction se montre en faveur du « Remain », et cela uniquement dans le cadre d’une Europe « reformée ». Dans tous les cas, on ne trouve pas chez les tories[1] d’européistes ; soit on s’oppose fermement à l’UE, soit on défend d’y rester plus pour des raisons pragmatiques que par conviction.

Les espoirs de David Cameron pour réparer la fracture de son parti à travers le référendum ont été réduits à néant. À l’inverse, la distance qui les séparait n’a pu qu’augmenter. Les affrontements publics des deux courants conservateurs ont atteint de tels niveaux que le laboriste[2] Alan Johnson en est venu à dire que les débats étaient «quelque chose de vraiment désagréable ». «La guerre Tory européenne » disputée sur le champ de bataille du Brexit a mis fin à la carrière politique de David Cameron, s’étant engagé à démissionner si le « Out » l’emportait.

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> Le futur statut de l’UK : pas de répit pour les «déserteurs» ?

Tant que la sortie n’est pas officielle, le Royaume-Uni restera un Etat membre. Selon les experts, le retrait définitif devrait prendre environ deux ans. Cependant, il semble très probable que le pays sollicite des prolongations. Cela permettrait une transition progressive. Même les partisans les plus farouches du Brexit, comme les conservateurs Boris Johnson et Michal Gove, ont déclaré qu’il n’y a pas besoin de se précipiter. La responsabilité d’activer l’article 50 du Traité de Lisbonne, qui prévoit la possibilité de quitter l’UE, repose maintenant sur l’actuelle Première ministre britannique, Theresa May. L’article 50 sera ainsi utilisé pour la toute première fois au cours du premier semestre de 2017.

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Processus d’application de l’article 50 du Traité de Lisbonne prévoyant la sortie d’un état membre. Une fois déclenché, un processus long de négociations s’initiera afin de déterminer les conditions de ce retrait. Source : Touteleurope.eu

Le futur statut du Royaume-Uni est une incertitude. Il semble que tout dépendra de la capacité de négociation du pays et de la condescendance de l’UE. Selon les mots du Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, « les déserteurs ne seront pas accueillis à bras ouverts». « Dedans c’est dedans, dehors c’est dehors », prévenait pour sa part le Ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble. Ces déclarations suggèrent que l’UE n’est pas disposée à faire des concessions, surtout à l’heure actuelle, où la hausse des partis eurosceptiques menace la légitimité du projet européen. Si l’UE est flexible, cela pourrait créer un précédent auprès des pays qui, comme le Royaume-Uni, redoutent les libertés du marché intérieur, en particulier celle de la libre circulation des personnes.

Être en dehors de l’UE n’est pas forcément synonyme de débâcle économique. Il y a l’exemple donné par la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein, trois pays en « bonne santé » qui sont dans l’Espace économique européen (EEE). Même en n’étant pas membres du club européen, tous les trois bénéficient d’un accès complet au marché intérieur. C’est une formule qui permet à un Etat de préserver sa souveraineté, hors commerce. Cependant, les Etats sont censés transposer les normes européennes au commerce des biens, des services et des capitaux, ainsi que celles concernant la mobilité des travailleurs.

Le cas de la Norvège est modèle, car c’est le pays qui transpose au mieux la législation européenne. Selon Barth Eide, directeur exécutif du Forum économique mondial, la Norvège est « mieux intégrée » au système européen que les Etats membres eux-mêmes. Le Royaume-Uni pourrait-il voir une possibilité dans cette formule ? Sûrement pas, parce que l’EEE exige la libre circulation des travailleurs. L’une des revendications du Brexit a été précisément la reprise du contrôle des frontières. L’immigration sans surveillance nationale ne serait donc pas une option.

Bien que la crise des réfugiés ait renforcé le message du « Out », les préoccupations britanniques se concentrent sur un autre type d’immigration qui date depuis beaucoup plus longtemps. La figure redoutée du «plombier polonais», qui caricature le personnel d’entretien venu d’Europe de l’Est, est toujours présente dans leur l’esprit. Symbole de la peur envers l’immigration intra-européenne, il fut créé pendant le grand processus d’adhésion de 2004, par lequel 10 Etats[3], dont la plupart étaient des pays d’Europe centrale et orientale, ont rejoint l’UE. La grande peur d’alors, qui n’a jamais disparu, c’est que les citoyens venus de cette région tirent pour le bais leurs salaires.

Une des raisons pour lesquelles le Royaume-Uni ne suivrait certainement pas le modèle de la Norvège, est le compromis budgétaire. Sans être Etat membre, la Norvège est le dixième plus grand contributeur de l’UE. Et contrairement à cela, nous gardons bien en tête le célèbre épisode du « I want my money back » mené par Margaret Thatcher, caractérisant les nombreuses plaintes britanniques sur le budget européen. L’ex-Première Ministre réclamait la dévolution de l’argent britannique destiné à la Politique Agricole Commune, laquelle desservait davantage les pays à plus grande tradition agricole, notamment l’Italie et la France. En 1984, le pays reçoit finalement le « rabais » souhaité. Dès lors, cette prérogative permet au Royaume-Uni de diminuer de 2/3 sa contribution à la casquette européenne.

Actuellement, il n’existe pas de modèle permettant d’entrer dans le marché juteux de l’UE –avec plus de 500 millions de consommateurs– tout en évitant l’immigration non désirée et la participation au budget. Le futur statut du Royaume-Uni aura donc besoin d’une bonne prouesse d’imagination afin de pouvoir concilier ses demandes. Un modèle propre s’avère nécessaire. Dans ce cas, la Suisse pourrait-elle inspirer les britanniques ? Ce pays a pu intégrer le marché européen sans pour autant faire partie de l’UE ou l’EEE. Cependant, comme le Royaume-Uni, l’absence de barrières à l’immigration a remis en question les plus de 120 traités bilatéraux qui lient le pays à l’Union.

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 > Les options du Royaume-Uni face à une Commission intransigeante

En l’absence de solutions aux demandes britanniques, on fera appel aux relations bilatérales, de pays à pays. Même si la Commission a exprimé sa volonté de ne pas faciliter les choses au « déserteur », il ne faut pas oublier que les intérêts nationaux des Etats membres coexistent avec l’esprit communautaire. Ainsi, il est prévu que les pays ayant des relations étroites avec le Royaume-Uni, tels que l’Allemagne et la France, favorisent une certaine souplesse. En ce qui concerne les Etats de l’Europe centrale et orientale, perçus socialement par les britanniques comme des « émetteurs de migrants », on peut s’attendre à ce que la liberté de circulation des travailleurs ne soit pas considérée dans un éventuel accord avec ces pays.

Pour ce qui est du commerce avec l’Europe, la voie bilatérale n’est pas possible, puisque la politique commerciale extérieure de l’ensemble des États membres est compétence exclusive de la Commission européenne. Ainsi, contrairement à la circulation des personnes, aucun accord individuel avec les Etats membres, ne pourra être conclu. Si l’UE et la Grande Bretagne ne s’entendent pas, la Commission pousserait indirectement le pays dans les bras de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Mais, bien entendu, Londres essayera d’éviter cette situation à tout prix, car elle suppose d’accepter des barrières à son commerce. Les produits britanniques auraient donc du mal à rester compétitifs vis-à-vis de ceux fabriqués dans l’UE.

En ce qui concerne le commerce avec les pays tiers, s’il n’y a pas d’accord, le Royaume-Uni perdra le réseau d’accords commerciaux internationaux conclus par l’UE, soit plus de 70, avec presque 85 pays. À cet égard, les britanniques pourraient revenir sur leurs pas en adhérant à nouveau à l’Association européenne de libre-échange (AELE)[4]. Cela lui permettrait de bénéficier du réseau de traités commerciaux signés par cette association et une trentaine de pays tiers.

Et qu’en est-il de la stabilité monétaire ? L’effondrement de la Livre Sterling, qui le lendemain du referendum a chuté à son niveau le plus bas depuis 1985, montre déjà des conséquences palpables, bien qu’anecdotiques. Ainsi, dans le supermarché Tesco, des produits tels que la mayonnaise Hellmann ou la crème glacée Ben and Jerry’s ne sont plus disponibles sur les rayons. La chaîne de supermarchés refuse de continuer à les vendre, après avoir appris que la multinationale qui les commercialise veut augmenter les prix de 10% pour compenser le coup à la Livre. Après le séisme du Brexit, la stabilité monétaire dépendra en grande partie de la capacité du pays à générer une atmosphère de tranquillité sur les marchés internationaux.

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> Brexit, catastrophe ou opportunité pour l’Europe ?

La consultation populaire, effectuée à un moment de faiblesse pour l’Europe, montre que la stabilité politique du projet européen est liée à sa performance économique. Quand le Royaume-Uni intégra l’UE en 1973, le pays avait perdu l’essentiel de son influence extérieure et avait été sévèrement frappé par la crise du pétrole. Par contre, l’Allemagne et la France étaient en bonne santé économique. Entrer sur le marché européen était alors une opportunité. Aujourd’hui, face à l’incapacité de pallier les conséquences de la mondialisation, surtout en matière d’emploi, et l’autorité d’Angela Merkel mise à mal par la crise des réfugiés, les Etats membres ont tendance à se replier sur eux-mêmes. Demeurer unis semble compliqué à justifier.

Le Brexit est en train d’inspirer les forces politiques nationalistes eurosceptiques. Marine le Pen a déjà déclaré que, si elle est élue à la Présidence de la République française en 2017, un référendum équivalent serait organisé. « Les Britanniques ont choisi leur destin », « Ce référendum je le ferai en France […] Nous pouvons redevenir un peuple libre, fier, indépendant », a-t-elle promis à l’issue de la votation britannique. Aux Pays-Bas, Geert Wilders, chef du Parti pour la Liberté, une formation de droite radicale, nationaliste et anti-islamiste avouée, a déclaré que le Brexit « libérerait l’Europe, pour la deuxième fois, d’un autre monstre totalitaire ». Évidemment, la métaphore vise à comparer la Commission européenne avec Adolf Hitler. Selon Wilders, le Brexit favorisera un «printemps patriotique» en Europe si l’économie britannique « fleurit » et « évite la faillite. »

Le Brexit pourrait-il freiner l’intégration européenne? Selon de nombreux analystes, les dirigeants européens commettraient un acte de cécité politique s’ils ne remettent pas en question le fonctionnement de l’UE en tant que projet visant une toujours plus grande intégration. Citant à nouveau le Ministre des Finances d’Allemagne, Wolfgang Schäuble, l’Union Européenne « ne pourra pas répondre en proposant simplement davantage d’intégration [pour les pays membres restants]. Cela serait maladroit, beaucoup seraient en droit de se demander, si nous les politiques n’avons toujours rien compris ».

Mettre des limites à l’intégration via la modification des traités serait extrêmement compliqué. Entre faire exploser l’UE et continuer à parier sur la fusion progressive des européens, on soulève des options mixtes comme par exemple, celle proposée il y a vingt ans par l’ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors, le modèle «Europe des cercles concentriques». Malgré son nom sophistiqué, ce modèle est basé sur un principe simple : accepter finalement que tous les pays de l’UE ne souhaitent pas s’engager au même niveau.

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« L’Europe à trois niveaux », modèle proposé par Vincent Le Biez, secrétaire général de l’UMP et du Mouvement «Droit au Cœur». Sa proposition prend inspiration de «l’Europe des cercles concentriques», modèle proposé par Jacques Delors dans les années 80. Source : Le Figaro.fr

 

Mario Tello, de l’Institut d’Etudes Européennes de l’Université Libre de Bruxelles, estime que le Brexit est une « formidable occasion à saisir pour réorganiser l’architecture institutionnelle du continent ». Partisan du modèle de «l’Europe des cercles concentriques», Tello considère que plusieurs cercles ou zones regroupant des pays selon leur niveau d’intégration pourraient être établis. Ainsi, le premier cercle serait composé des Etats membres ne souhaitant pas participer à des initiatives «trop inclusives», telles que l’adoption de l’Euro et l’espace Schengen. Après avoir dessiné toutes les zones nécessaires, le dernier cercle, aussi appelé « noyau dur », serait formé par les Etats qui voudraient participer à « l’expansion thématique et géographique des politiques com­munes».

Des journaux comme Le monde diplomatique ou Le Vif[5] s’interrogent sur la possibilité du Brexit à booster une Europe plus sociale, car jusqu’à présent, les Britanniques s’y sont toujours opposés. Un exemple est la directive européenne établissant des règles minimales sur le temps de travail. Cette directive ne s’applique pas entièrement au Royaume-Uni, puisque Londres a lutté pour être dispensée dans plusieurs de ses dispositions. Les syndicats britanniques craignent donc que le Brexit soit égal à une perte des droits sociaux. Malgré l’euroscepticisme presque culturel de l’île, sur le plan social, l’UE est vue par les syndicats comme un «rempart» contre l’esprit libéral du gouvernement.

Cependant, l’attitude de l’UE en matière d’ajustement budgétaire est également vue comme un obstacle à son développement social. L’exemple par excellence est le 3e plan de sauvetage de la Grèce en 2015 sous le gouvernement d’Alexis Tsipras, leader de la coalition de gauche Syriza. Cet épisode a mis en évidence le déséquilibre des forces entre un pays plongé dans la crise et une UE du côté des créanciers. Les mesures d’austérité, imposées en contrepartie du plan, ont empêché le gouvernement de tenir ses promesses pré-électorales en matière sociale. « Je demande au Peuple Grec de me pardonner d’avoir contribué à cette illusion », s’excusait Manolis Glezon, l’un des membres de Syriza. «Étant donné le traitement de l’UE à la Grèce, il n’est pas difficile de présenter l’Europe comme une entité technocratique sans cœur qui favorise l’intérêt des membres les plus forts et qui ne respecte pas la volonté démocratique des plus faibles », déclarait Shayn McCallum, expert en social-démocratie européenne. Le sauvetage de la Grèce et le Brexit ont soulevé deux questions importantes, à savoir, le non-respect de la démocratie nationale et la vulnérabilité sociale face à la mondialisation.

L’économiste Hugo Presman commentait dans l’un de ses articles que les pavés du mur de Berlin tombèrent sur l’Etat providence européen. Pour lui, la protection sociale européenne n’existait que pour prévenir la propagation, vers l’Occident, d’un modèle communiste très attrayant pour la classe ouvrière. Ainsi, une fois le communisme affaibli, la protection sociale n’était plus nécessaire. Cependant, des alternatives « menaçantes », au moins pour l’UE, sont toujours là. Le Brexit en est un exemple. Son esprit risque de traverser les frontières. Ainsi, la Hongrie a eu son propre référendum le 2 octobre 2016. Bien que la consultation interrogeait le système européen de répartition des réfugiés, de manière plus générale, elle a remis en question l’autorité de la Commission dans son ensemble. Face au succès des partis europhobes dans la canalisation du mécontentement social, l’UE décidera peut-être d’enrichir son action sociale et de donner plus d’espace à la démocratie nationale. Dans l’affirmatif, ce nouveau mur qui se dresse entre le Royaume-Uni et l’UE, sera-t-il une opportunité pour contenir l’euroscepticisme et éviter la dispersion européenne?

Jamais, auparavant, on n’avait dit au revoir à un Etat membre. Cependant, on a connu des centaines d’épisodes de repli national. En 2005, La France a refusé une véritable constitution européenne ; l’Allemagne, quant à elle, a obtenu une réduction de sa contribution au budget commun, à l’instar des Britanniques. Le manque de solidarité et d’engagement envers le système fédéral européen apparaît et disparaît au fil des ans. En dépit de cette intermittence, les progrès de l’UE n’ont pas arrêté de se produire.

Le « divorce » politique du Brexit promouvra-t-il un nouveau départ ? L’Union européenne peut soit remettre en question son fonctionnement afin d’éviter le redouté « effet de contagion », soit ne pas le faire, après tout, le Royaume-Uni n’a jamais été un membre « à part entière ». Sur le plan métaphorique, certains experts disent qu’il ne serait pas correct de parler de divorce, pour la simple raison « qu’il n’y a jamais eu de mariage ». Ce qui est sûr c’est que l’avenir de l’UE se fera sans le Royaume-Uni en tant qu’État membre. Il n’y aura pas de retour en arrière, car contredire le vote populaire manquerait de légitimité. La phase des négociations vers laquelle on se dirige sera sans doute longue et délicate, car une relation de 43 ans, étroite ou peu solide suivant le point de vue, ne peut pas être supprimée du jour au lendemain.

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[1] Nom attribué à l’un des premiers partis politiques anglais à partir de 1679-1680 et devenu aujourd’hui synonyme de conservateurs.
[2] Le Labour Party est un parti politique britannique de gauche et de centre gauche. C’est l’un des deux principales forces politiques du Royaume-Uni avec le Parti conservateur.
[3] Le 1er mai 2004, l’UE est passée de quinze à vingt-cinq Etats membres en accueillant Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie.
[4] AELE : association que le Royaume-Uni créa dans les années 60 afin de concurrencer avec le projet d’intégration européen.
[5] Hebdomadaire d’information en Belgique francophone

 

Par Susana Isabel Nuñez

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